Politique

BOVESPA forever

"Tous les progrès de l'humanité proviennent de la renonciation progressive à la croyance selon laquelle le monde est simple"
Stanislas Lem

Dans les songes issus de l'usine à cauchemars altermondialiste, le monde se divise en deux catégories : les méchants sont riches, occidentaux en général, banquiers et nord-américains en particulier, les bons sont pauvres, et d'autant meilleurs qu'ils le sont plus, et viennent du tiers-monde, et si possible d'Amérique du Sud. Au sommet de la hiérarchie du bien, les purs, les parfaits, ceux qui se dévouent sans compter pour des émoluments de misère, les agents des fonctions publiques. Dans cette vision nécessairement statique, ces deux mondes ne peuvent jamais se rencontrer, et seul compte le combat incessant contre les agents du mal, et plus encore contre leurs vils hérauts, le FMI et la Banque Mondiale.

Quand le Brésil, lieu de naissance du Forum social mondial de Porto Alegre, porta à sa tête à la fin 2002 le président du Parti des Travailleurs, Luis Inácio da Silva, alias Lula, et avec lui une confortable majorité assise sur une large fraction de la population brésilienne, l'heure de gloire de l'altermondialisme retentit aux oreilles du monde : on allait voir l'oeuvre un authentique pouvoir socialiste, et les banquiers, préteurs, spéculateurs, affameurs, en seraient pour leurs frais.
Malheureusement, l'affaire s'engagea mal puisque, loin de répudier sa dette, au demeurant majoritairement souscrite par des Brésiliens, comme l'y incitaient les faiseurs de modèles et les donneurs de leçons, attendant de le voir expérimenter leurs idées aux seuls dépens de la population dont il avait désormais la charge, le nouvel élu s'engagea auprès du FMI à accomplir une performance dont personne ne le croyait capable : poursuivre la lutte contre l'inflation, et réduire l'endettement du pays en dégageant un excédent budgétaire primaire, donc avant la charge de la dette, de 4,25 %. Cette politique que l'on ne peut qualifier autrement que d'étroitement monétariste produisit des effets à la mesure de sa rigueur : hausse du réal, baisse de l'inflation et forte diminution de l'endettement. La détente progressive du taux directeur de la banque centrale, passé par un sommet de 26 % à la mi-2003 pour descendre aujourd'hui en dessous de 16 %, permit dans un deuxième temps d'amortir les conséquences d'une politique monétaire qui a étouffé une économie nationale qui affiche pour 2003 une croissance presque nulle et un chômage en hausse.
Profitant d'une forte demande internationale pour ses principales productions, acier pour l'économie chinoise ou tourteaux d'un soja désormais en partie transgénique, mais aussi des performances d'entreprises comme Embraer, son constructeur aéronautique, les exportations s'envolent, et l'indice BOVESPA de la bourse de São Paulo suit le mouvement. Après la Thaïlande, abonnée à la première place, après l'Argentine, qui revient de loin, et ne semble pas souffrir du contrôle des changes instauré par Nestor Kirchner, l'indice BOVESPA affiche la troisième plus forte hausse de l'année, toutes bourses confondues : 97,3 %. Dommage que 2003 n'ait pas t bissextile : on pouvait atteindre les 100 %. A Brasilia, la lune de miel s'éternise : entre Lula et le capitalisme international, à présent, c'est où il veut, quand il veut.

Du coup, les convictions vacillent ; elles vont s'effondrer quand l'impensable arrivera : la remise en cause du régime de retraites de la fonction publique. Vouloir, dans un pays dont les 5 % de fonctionnaires touchent la moitié du montant total des pensions, et où, en 2000, le déficit du régime de la fonction publique d'État atteignait 89,2 % du montant des pensions versées, porter l'âge de fin d'activité des femmes de 48 à 55 ans, des hommes de 53 à 60 ans, la durée de cotisation des femmes à 30 ans et des hommes à 35, en finir avec la règle de l'intégralité, qui assurait, au minimum, au fonctionnaire retraité une pension indexée égale au montant de son tout dernier salaire, et limiter les retraites versées par l'État à seulement dix fois le salaire minimum, à charge pour ceux qui désirent toucher plus de s'assurer eux-mêmes, voilà bien la marque de la trahison, et d'une politique digne d'un gouvernement, osons le mot même s'il nous fait horreur, de droite. La réaction populaire des seuls fonctionnaires fédéraux fut vive, et on les comprend : le social-traître dut reculer, et limiter les effets de son plan indigne aux seuls nouveaux entrants dans la fonction publique. On comprend que, pour le coeur des vierges de l'altermondialisme, la déception soit terrible ; on compatit. Car le Brésil de Luis Inácio da Silva ne se contente pas d'appliquer à la lettre les prescriptions du FMI : il en rajoute, comme par provocation, puisque l'excédent primaire du premier semestre 2003 a atteint 5,4 %. Une monnaie stable, des exportations dynamiques, un fort soutien international : le Brésil aurait tout pour réussir, malgré l'extrême fragilité de sa situation, si les réformes fiscales et sociales engagées par le nouveau pouvoir ne heurtaient pas de front les avantages vertigineux dont dispose une fonction publique peu nombreuse mais parfaitement déterminée à les défendre.

Prétendant éconduit et pas vraiment beau joueur, l'altermondialiste dépité abandonna donc Porto Alegre, à la recherche d'une nouvelle patrie. Pour le Forum social mondial de 2004, il va poser son sac à Mumbai, Bombay du temps des colonies, capitale financière d'un pays qu'il pense sans doute retrouver en l'état, fer de lance du tiers-mondisme, adepte d'une économie encadrée et dépendante d'une administration que l'on dit socialiste, et dont la rigidité reste proverbiale ; hélas, il risque d'arriver un peu tard. Car, après trente ans d'une autarcie planifiée dont le principal bénéfice reste aujourd'hui la baisse significative de sa natalité, l'Inde entreprit à partir de 1991, sous la pression d'une crise issue de la disparition de son partenaire favori, l'URSS, des conséquences de la première guerre du Golfe, et de la dégradation de sa situation financière, une mutation de son système économique, dans le pur fil des recommandations du FMI : forte dévaluation de la roupie, allègement des restrictions portant en particulier sur le contrôle des investissements étrangers, et retour progressif dans le circuit des échanges mondiaux, avec une baisse de ses tarifs douaniers.
S'ouvrant au monde, on aurait pu penser que ce pays, avec son milliard d'habitants souvent très pauvres, allait suivre la stratégie de son voisin chinois, entrant en concurrence avec lui sur le front de l'inépuisable armée de main-d'oeuvre à très bas coût. Il n'en fut rien : avec une remarquable pertinence, l'Inde choisit de développer ses avantages comparatifs en misant sur deux secteurs de haute technologie, l'informatique et la chimie fine, pour laquelle elle pouvaient fournir une grande quantité de cerveaux supérieurement formés et infiniment moins chers que leurs homologues occidentaux.

Dix ans suffirent à l'Inde pour se porter, avec ses géants Infosys, Wipro ou TCS, au premier rang mondial des exportateurs de services informatiques, et pour devenir la terre d'accueil des centres d'appel, de la sous-traitance comptable et du développement logiciel du monde anglophone. Une conception très particulariste de la propriété intellectuelle dans le domaine pharmaceutique, puisqu'elle protège le procédé de fabrication mais pas la molécule, favorisa par ailleurs l'expansion du second secteur compétitif de l'économie indienne, dont les producteurs de médicaments génériques occupent aujourd'hui des positions de premier plan. Ranbaxy, le plus important d'entre eux, s'implante en France avec le rachat de RPG, producteur de génériques filiale du franco-allemand Aventis. L'accord doit d'abord être approuvé par les délégués du personnel : on aimerait enregistrer leur réaction au moment de faire la connaissance de leur nouveau patron. Cet abri réglementaire va d'ailleurs bientôt prendre fin : avec les fruits de ses investissements considérables dans la recherche en biotechnologies, l'Inde n'en a simplement plus besoin.
Ces deux accélérateurs, et d'autres, secondaires d'un point de vue financier mais pas technologique, comme la recherche spatiale, poussent une classe moyenne au moral d'acier, et au pouvoir d'achat en rapide expansion. Par réaction, l'industrie nationale sort de sa torpeur protectionniste, à l'image du vénérable Tata. La branche transport de ce conglomérat somnolent a su, à côté de sa production traditionnelle de camions et d'autocars, lancer une ligne de voitures particulières au succès exponentiel. On pourra juger sur pièces de la qualité de son premier modèle, la Tata Indica : indienne du premier octet à la dernière tôle, celle-ci sera commercialisée en Europe cette année, sous le nom de Rover City.
Progressivement, la complémentarité entre les deux éléphants prend forme : l'Inde reste absente du secteur électronique, le point fort d'une industrie chinoise qui ne se contente plus de son rôle intermédiaire, important des matières premières et des composants, exportant des produits finis : ses équipementiers de telecoms, Huawaï ou ZTE, concurrencent désormais les Ericsson ou Alcatel sur des marchés qui ne sont plus seulement ceux d'un monde qui cesse, à une vitesse inégalée à ce jour, d'être tiers. Avec une croissance plus lente et plus endogène que celle de son voisin, dont l'explosivité inquiète des investisseurs toujours à la recherche d'une couverture contre les risques qu'ils prennent, l'Inde rassure. Comme toujours, le résultat est dans les cours : en 2003, les 82 % de croissance de son indice BSE placent la bourse de Mumbai juste derrière celle de São Paulo.

Les altermondialistes risquent de revenir bien déçus de leur lointain voyage. D'autant que l'authentique pauvreté les attendait à leur porte. Suggérons-leur donc, pour 2005, d'organiser leur rendez-vous Chisinãu, capitale de la Moldavie. Cette relique de l'Union soviétique, gouvernée depuis toujours par le Parti Communiste, abrite une population roumanophone aux deux tiers, disposant à ce titre depuis 2002 d'une double nationalité qui lui donne accès à l'espace Schengen, et occupe la position du pays le plus pauvre d'Europe : dans le classement des PIB par habitant, en parités de pouvoir d'achat, établi par la Banque Mondiale pour 2002, et qui recense 208 pays, la Moldavie apparaît à la 173ème place ; là, elle est précédée respectivement du Cambodge, de l'Ouzbekistan, et d'Haïti.

Denis Berger 12 janvier 2004

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